Halles de Bacalan : une vitrine gourmande qui coûte cher aux artisans
Fondées en 2017 à Bordeaux, les Halles de Bacalan représentent l’archétype du lieu convivial, festif et authentique. Exploitées par la société privée Biltoki, l’endroit accueille chaque jour 23 artisans et producteurs. Cependant, malgré la bonne humeur apparente, les places sont chères. Certains commerçants pensent même à quitter leur emplacement, faute de rentabilité.
C’est une véritable fourmilière. Il est 11h et chaque stand est sur le qui-vive. L’odeur de nourriture envahit le bâtiment de 950 m2. Le bruit des casseroles et assiettes témoigne de l’agitation des 23 stands de commerçants. La musique résonne dans les enceintes. Certains clients arpentent déjà les allées, à la recherche de leur bonheur. “Je suis Niçoise et je n’étais jamais venue. Tout est bien présenté et propre. Quand je reviendrai à Bordeaux, j’y retournerai sans hésiter”, avoue Colette Debavelaere, de passage dans la région. Ici, tout est soigné. Chacun peut y trouver ce qu’il cherche. Les Halles sont organisées en 23 étals, animés par les producteurs et artisans. De la viande, du poisson, des spécialités régionales et nationales, ainsi que du vin et de la bière peuvent être dénichés par les visiteurs. “J’habite à côté, j’y vais de temps en temps. Ce genre d’endroit est vraiment sympa, l’ambiance est chouette”, souligne Emma Lunel, tout en buvant son café en terrasse. Côté commerçant, Gaylord Jemfer, boucher et cuisinier au “Bar à viande”, a la même constatation : “Je travaille aux Halles depuis 2 ans et demi, c’était un challenge pour moi et je suis satisfait. Financièrement, on s’en sort mieux et l’ambiance bon enfant est vraiment agréable”. Voilà pour la version officielle…
Les commerçants sont nombreux à se plaindre du manque de rentabilité des Halles.
« Augmentation pharaonique des loyers”
Il suffit de faire un tour parmi les commerçants pour déceler une petite musique différente. A commencer par Mehdi Habouchi, patron du stand Galett’as depuis 2 ans. Il n’a pas fallu 2 minutes au chef crêpier pour dénoncer quelques soucis. Entre deux coups de téléphone, ce dernier décrit un contexte difficile. Selon lui, plusieurs artisans n’osent pas parler, mais les deux tiers pensent la même chose. En cause, les loyers seraient trop chers. “Les Halles étaient un projet très intéressant au départ. Mais il y a eu une augmentation pharaonique des loyers. Chaque commerçant paye entre 5000 et 10 000 € par mois”, témoigne le chef crêpier, excédé. L’amplification de ces montants soulève la question de la rentabilité des Halles de Bacalan. “Nous avons d’autres magasins dans le centre-ville. Les Halles nous offrent un coup de pouce pour la visibilité mais financièrement, c’est compliqué”, avoue Arienne, employée chez Poulettes depuis 3 ans. Seulement voilà, la clientèle fait également partie des problématiques…
Une clientèle qui se rajeunit Auparavant, les Halles de Bacalan attiraient un public “plus dépensier sur les bons produits”, selon Mehdi Habouchi. Depuis quelques temps, les commerçants constatent un changement drastique de la clientèle. Mehdi observe un “rajeunissement des visiteurs” et un “changement de consommation”. Plusieurs vendeurs partagent ce sentiment. “Avant, les gens venaient pour se poser et prendre le temps de manger. Désormais, il y a pratiquement que des jeunes qui viennent boire un verre et grignoter”, ajoute Arienne, restauratrice chez Poulettes. Une transition qui passe mal pour certains artisans, en perte de chiffre d’affaires. Sans oublier que la fréquentation en basse saison est quasi inexistante, ce qui rajoute une contrainte supplémentaire. Malgré leurs efforts, certains envisagent de quitter les Halles. Reste à savoir si ce lieu parviendra à faire perdurer cette image d’un lieu convivial, festif et authentique…
Au marché des Capucins, l’insécurité gagne du terrain
Aux Capucins, non loin de la gare Saint-Jean, se situe le plus grand marché de Bordeaux. Au total, 81 commerçants, réunis du mardi au dimanche de 6 h à 14 h, vendent leurs produits. Chaque jour, des centaines de visiteurs viennent y chercher leur bonheur. Mais au-delà de l’aspect chaleureux et convivial, l’insécurité du quartier gagne du terrain. Une situation plus que préoccupante qui inquiète les marchands.
C’est une véritable fourmilière. Il est à peine 11 h et les commerçants sont sur le quivive. À Bordeaux, en plein cœur du marché des Capucins, chaque marchand est installé, prêt à servir sa clientèle. Les odeurs de poisson, de fromage, de poulet rôti ou encore de plantes fleuries se dispersent dans l’enceinte. Une cinquantaine de visiteurs arpentent les allées avec curiosité. Certains se laissent alors tenter par une dégustation de cannelés. Des sourires se dessinent de part et d’autre, témoignant de la bonne ambiance générale. Cette atmosphère accueillante et enthousiaste au premier abord laisse soudain place à un tout autre sentiment. « J’habite à trois minutes à pied du marché. Sur mon trajet, je me sens suivie et regardée constamment. Au marché, je suis souvent confrontée à des hommes en état d’ivresse qui me draguent lourdement. C’est pesant au quotidien », dénonce Charlotte Le Bars, vendeuse de fruits et légumes. Malheureusement, ce même son de cloche est entendu et partagé par la majorité des marchands. « On subit du harcèlement autour du marché des Capucins. Je suis Mexicaine et ici, j’évite de sortir après 23 h car je ne me sens pas en sécurité », décrit Andréa, étudiante travaillant au stand “Un brin d’Asie”.
Victime de son insécurité et de son insalubrité, le marché des Capucins est en perte de clientèle.
“Un meurtre juste à côté du marché”
Rapidement, les témoignages des commerçants se confirment. Des cris, des chants et des rires anormalement bruyants se font entendre. Ils proviennent tous d’hommes mal vêtus et visiblement sous l’emprise de la drogue ou de l’alcool. « Récemment, il y a eu un meurtre juste à côté du marché, en plein après-midi. Ça fait 20 ans que je suis là, et c’est de pire en pire », ajoute Mohamed Sattik, gérant de son stand “Friandélice”. En effet, vendredi 31 janvier, un homme de 42 ans a trouvé la mort, tué par balles, place des Capucins. Mais ce fait divers est loin d’être un événement isolé. Le traffic de drogue a pris de l’ampleur et les dealers se sont appropriés le quartier. « Le marché a beaucoup décliné. On n’est jamais en totale sécurité ici », souligne Anne, boulangère et gérante de son stand “La Guitoune”. Un ressenti que partage Eugénie Boudé, fleuriste : « Le marché des Capucins est devenu insécuritaire et insalubre. On observe une perte de clientèle à cause de cela. »
La rue Elie-Gintrac est évitée par bon nombre de marchands à l’embauche et la débauche.
Aux alentours, dans les rues voisines, les déchets jonchent le sol et le climat est oppressant. C’est notamment le cas de la rue Elie-Gintrac, à deux pas du marché. « Je suis flipée quand je traverse cette rue. On m’a souvent interpellée, je touche du bois pour que ça n’aille pas plus loin », explique Chloé, employée chez “Bistrot Poulette”. Seulement voilà, les problèmes n’épargnent plus les marchands. Selon Charlotte Le Bars, il y a six mois, une commerçante a été menacée par un homme, bouteille à la main. Il y a un an, un autre a suivi un marchand pour lui voler sa caisse. Des témoignages qui se suivent et se ressemblent. L’image du marché des Capucins se dégrade, au profit d’une insécurité qui grandit un peu plus chaque jour.
Bordeaux terre de solidarités : un coup de cœur synonyme de coup de pouce
Sous l’impulsion de la Ville de Bordeaux, la démarche “Bordeaux terre de solidarités” a vu le jour en 2023. Au total, 28 prix ont été décernés à destinations d’associations œuvrant pour la solidarité sur le territoire. Pour Gargantua, une des lauréates, son prix “Coup de cœur” a été une véritable bénédiction.
“Il y a clairement eu un avant/après.” Ces mots, ce sont ceux de Christian Rocherieux, président de l’association Gargantua, au moment d’évoquer l’obtention du prix “Coup de cœur”. Gargantua propose aux plus démunis une distribution de cinq à six tonnes d’aides alimentaires chaque semaine. Une action de solidarité qui permet de nourrir environ 1500 personnes. Le 30 novembre 2023, le maire de Bordeaux Pierre Hurmic a remis à Gargantua et à trois autres associations la récompense “Coup de cœur”, en plus des 5000€ offert par la Ville. “Désormais, on a une reconnaissance qui est beaucoup plus poussée, ce prix nous a vraiment fait du bien”, avoue Christian Rocherieux. Un an après cette distinction, plusieurs organismes sont venus aux renseignements auprès de Gargantua, accentuant grandement sa notoriété. Des institutions comme la CAF ou Danone ont notamment proposé leur aide.
Entre cinq et six tonnes de produits alimentaires sont distribuées chaque semaine par Gargantua.
“Je n’avais jamais eu de telle proposition”
“Tout à l’heure, on m’a proposé 10 000 bouteilles de Badoit. Avant Bordeaux terre de solidarités, je n’avais jamais eu de telle proposition”, raconte Christian. En plus d’un soutien de communication, la remise des 5000€ par la Ville a été d’un service inestimable. “Cette somme m’a permis d’acquérir un camion frigorifique, on en avait grandement besoin”, souligne le président. Gargantua s’est développé. Depuis le mois d’avril, l’association possède un nouveau local à Bordeaux, tout près de la Cité du vin. Un pavillon partagé avec Secours populaire, un partenariat jamais imaginé avant le prix “Coup de cœur” il y a un an.
Exemplarité et utilité sociale
Bordeaux terre de solidarité est une démarche inédite en France. Sous l’impulsion du maire Pierre Hurmic et de son adjointe Harmonie Lecerf Meunier, 28 associations seront récompensées chaque année pour leurs actions solidaires. Parmi celles-ci figurent quatre “Coup de cœur”. Un prix encore plus spécial remporté par Gargantua, qui souligne l’utilité sociale et l’exemplarité de l’organisation. Seulement quatre associations parmi les 28 au départ remporte une distinction financière. Les 5000€ sont libres d’utilisation. “Les associations devaient remplir un des 28 objectifs fixés par Bordeaux terre de solidarité pour obtenir le prix Coup de cœur”, explique Anna Baujard, chargé de mission du projet. Gargantua a coché l’objectif numéro trois : “créer ou maintenir le lien avec les Bordelais dans leur environnement et faciliter l’identification des problématiques sociales”. Anna Baujard précise : “Gargantua a obtenu ce prix grâce à son projet de local secondaire avec Secours populaire”. Une initiative que l’association considère comme un “grand pas en avant”. “Nous nous devons de poursuivre notre développement au nom d’une population de plus en plus touchée par la précarité alimentaire”, certifie Christian Rocherieux.
Banque alimentaire de Bordeaux : la faim d’une ère ?
La Banque alimentaire de Bordeaux, qui vient de fêter ses 40 ans, fait face à des complications sans précédent. L’organisation, qui reçoit et traite plus de 4000 tonnes par an de produits alimentaires, peine à combler les manques. De plus, l’association a du mal à renouveler le bénévolat. Entre baisse des dons et vieillissement de ses bénévoles, l’avenir s’obscurcit.
C’est une véritable fourmilière. Plus de 70 bénévoles s’activent pour se réchauffer. La fraîcheur matinale envahit l’entrepôt de 3000 m2. En un quart-d’heure à peine, sept camions se succèdent et déchargent leurs trouvailles. Munis de vestes orange et de bonnets, les bénévoles déchargent la marchandise, sourire aux lèvres. A l’intérieur du dépôt, chaque produit est classifié et “traité”. Les marquages au sol indiquent la marche à suivre. Retraités, migrants, jeunes et personnes en situation de handicap, ils sont 70 chaque matin, du lundi au vendredi, à donner de leur temps afin de nourrir 22 800 personnes par jour. Quelques 127 partenaires offrent leurs produits à l’organisation. Mais ces partenariats sont en suspens. Désormais, les grandes surfaces, autrefois donatrices généreuses, se rétractent au profit d’un nouveau modèle commercial : le hard discount. Les produits invendables sont proposés à moitié prix par les grandes enseignes. Les associations caritatives comme la Banque alimentaire subissent de plein fouet ce volte-face. “Avec le hard-discount, il devient plus difficile pour nous de récupérer autant de produits qu’avant. On doit s’adapter”, constate Thierry Cagnon, secrétaire général. Afin de contrer cette difficulté, l’innovation est de vigueur. Les fruits et légumes en mauvais état sont récoltés et transformés en soupe, coulis ou compote. Les étiquettes abimées et déchirées témoignent de l’artisanat solidaire des bénévoles. “Les récoltes sont parfois compliquées, mais il faut continuer à se battre”, souligne Thierry.
“Un jour ou l’autre, nous ne pourrons plus suivre le même rythme”
Parmi les bénévoles, les retraités sont majoritaires. Le vieillissement des effectifs met en doute l’avenir de l’association, qui peine à transmettre le flambeau. La génération de Jean-Marc, Thierry, Bernard ou Chantal représente quasiment l’entièreté des équipes. Les petites mains ridées se dévouent chaque jour. Elles sont le maillon de la chaîne. Ils sont une cinquantaine de retraités sur les 70 bénévoles chaque matin à sillonner l’entrepôt. Ils dirigent, coordonnent et prodiguent des conseils aux plus jeunes. Leurs enthousiasmes laissent peu de doute sur leurs volontés d’aider les plus démunis. Chacun a une tâche précise. L’un s’occupe, à l’aide d’une machine, de l’aplatissement des cartons, tandis qu’un autre organise l’arrivée des marchandises dans les chambres froides. La gestion des missions est millimétrée par Thierry, qui supervise les opérations. Comme lui, beaucoup de bénévoles jouent de leurs expériences. Cependant, les inquiétudes sont là. La recherche d’une jeunesse dévouée est devenue primordiale. Alors certes, certains jeunes sont présents dans le cadre de leur service civique, mais la Banque alimentaire ne perçoit que très peu de candidatures spontanées de jeunes dévoués. “On est en recherche permanente de bénévoles, surtout des jeunes. Nous sommes pour la plupart retraités, un jour ou l’autre, nous ne pourrons plus suivre le même rythme”, avoue Thierry Cagnon. Des politiques de sensibilisation à destination des jeunes sont mises en place. L’organisation espère attirer cette jeunesse, qui, chaque jour, œuvre un peu plus dans le social. L’avenir de la Banque alimentaire en dépend.